Bourbon rose

Le Café des Voyageurs - Bourbon rose

Pour ce chapitre, voici une sélection non exhaustive de chansons que vous pouvez écouter en même temps :

  • La Colegiala – Rodolfo Aicardi, La Tipica Ra7
  • Las Velas Encendidas – La Sonora Dinamita, La India Meliyará
  • No Te Vayas Corazón – Los Wawanco, Hernán Rojas
  • Que No Quede Huella – Rodolfo Aicardi,

12 juin, 14h37, j’ai un peu de temps devant moi et je souhaite en profiter pour aller au Café des Voyageurs. Une averse a totalement vidé les rues et une fraîcheur d’été se répandait. L’odeur du bitume post-orage est unique et délectable. C’est comme si la pluie venait rappeler sa capacité à modifier l’essence des choses et ainsi sa puissance.

J’arrive dans le Café des Voyageurs et constate que la table des habitués était occupée. Je choisis alors une table dont le Carnet de Voyage est caractérisé par une couleur marron ressemblant à du café.

Je l’ouvre et laisse mon instinct décider de la Destination : Juin 2018 – région de Huila en Colombie – Bourbon rose.

J’appelle la Serveuse pour lui demander ce café.

« A la orden señor » est sa réponse.

« A la orden », n’est-ce pas un peu fort ? À l’ordre ? À vos ordres ? Mon espagnol est un peu loin dans mon esprit et mes traductions relèvent du mot à mot, plus que de ce que les professeurs appelaient « l’approche holistique de la traduction ». Je revois mes méthodes d’espagnol prenant la poussière dans ma bibliothèque… Beaucoup de volonté, rarement vraiment concrétisée… J’ai un peu honte de tous ces ouvrages achetés sur un coup de tête pour apprendre une langue et un sentiment de colère contre moi-même commence à naître. Ce dernier est stoppé par une fumée enivrante.

« Aquí está, buen viaje caballero ».

Rien que d’entendre ces mots avec un accent parfait suscite en moi des frissons d’excitation.

« Gracias ». Je lui réponds avec un accent qui la fait pouffer gentiment. Visiblement, mon accent doit trahir d’éventuelles racines germaniques que j’ignore moi-même…

Le café est très chaud. Cela se voit à la quantité de fumée qui s’en échappe. Cette dernière semble dessiner des formes que je peine à définir, et les notes fruitées annoncent une dégustation de qualité. La préparation est faite par un infuseur V60. Cela permet d’avoir un café filtré selon un procédé d’extraction par gravité. Je tiens ça d’une amie barista. En d’autres termes, cela permet une infusion du café plus lente, plus délicate, qui se ressent systématiquement lors de la dégustation.

Je m’approche doucement de la tasse pour continuer à apprécier ces vapeurs. C’est ainsi que mes yeux commencent à se fermer lentement, et ma perception de la réalité change doucement…

Il fait nuit, nous sommes le soir. Un groupe de personnes parle fort. C’est de l’espagnol. L’intonation est plus chantante que celui que je connais d’Espagne, plus lent. Je sens mon corps bouger naturellement. D’habiles mouvements de jambes et de bassin m’animaient. Je sens dans mon dos quelque chose qui me tient fermement. Dans ma main gauche, une autre main qui épousait parfaitement la mienne, aussi douce que saisissante. Le rythme est entraînant. Au son du clave, je reconnais de la salsa qui se dessine avec des trompettes, et des congas. Je danse. Je suis en train de danser avec une femme merveilleusement belle. D’ailleurs, nous dansons si bien que tout le monde nous regarde. Les applaudissements retentissent, le public trinque à notre santé avec leurs bières, des Aguila. Le moment est intense et fort. J’ai compris, je suis en Colombie.

À l’image de la fumée qui s’échappe de ma tasse, je prends de la hauteur et deviens, tel le Condor, seigneur des cieux. Une multitude de paysages s’offre à mes yeux.

Entre la forêt amazonienne à Leticia et la Costa Caraibe de Santa Marta, je profite de la beauté des forêts du parc Tayrona. Ici, je jouis de l’urbanisation de Medellín, de la conjugaison des opposés de richesses à Bogota tout en redécouvrant la définition du mot « couleurs » à Caño Cristales.

Pays à fleur de peau. Les mots de mon ami me reviennent « La Colombie t’accueille comme tu faisais partie de leur grande famille. La diversité est dingue. C’est comme si tu étais dans un pays qui en compte plusieurs. »

Je veux en savoir plus sur ce pays. Je veux ressentir plus ce qui fait sa particularité. La simple fumée de la dégustation ne me suffit pas, je me décide à le goûter. Effet garanti. Je me sens littéralement projeté dans un lieu qui m’est inconnu, mais que je ressens au fond de moi.

Un flash, et je me retrouve devant une statue représentant une sorte d’oiseau. J’y lis que c’est un aigle et un serpent. Je suis à San Augustín. Un autre flash, je me retrouve au milieu d’un désert aride aux couleurs chaudes. C’est le désert de Tatacoa. La chaleur est forte, mais un nouveau flash me projette dans un environnement aux senteurs florales. Et là, tout s’arrête. Je ressens une odeur de fraîcheur, comme s’il avait plu quelques heures avant. Le bruissement des herbes hautes et les feuilles des arbres que je découvre comme étant des caféiers me calme et décuple mes sens. J’y suis. Je me trouve dans une finca colombiana, plus spécifiquement dans la région de Huila, à quelques heures au sud de Bogotà, la capitale.

J’entrevois une silhouette humaine s’approcher de moi avec un grand sourire. C’est un homme. Son visage porte les marques du travail de la terre réalisé avec amour et passion. Il est vêtu d’une sorte de jean avec une chemise large de couleur rouge. Quant à son chapeau, il témoigne de la danse qu’entretiennent Lune et Soleil.

Il me tend sa main et me salue. Je lui rends ce sourire et lui serre la sienne. Cette poignée de main est ferme, pleine d’authenticité, de confiance. Dans un espagnol des régions reculées, il me dit « Je vous attendais señor, tout est prêt ».

Dans la foulée de ses pas, je découvre avec émerveillement l’ensemble des étapes permettant de faire du café de haute voltige. Il m’explique que le savoir-faire et les exigences des producteurs de cette finca sont tels que les revendeurs se battent pour obtenir quantité de cet or noir. L’atmosphère est resplendissante, la nature s’exprime à l’état pur. Cela se ressent par la vigueur qu’arborent les plantes ainsi que les caféiers, ces derniers dégageant une forme de fierté, sinon d’orgueil, dans leur prestance et leur tenue.

De nombreux corps de métier s’affairent, entre les cultivateurs, les botanistes, les jardiniers… L’amour de la terre et de la nature émane de leurs visages comme de leurs mouvements délicats et méticuleux. La nature est respectée, au même titre que leurs ancêtres vénéraient la Pachamama, la Mère Nature.

Nous passons dans l’atelier de séchage des fèves du café. Les odeurs sont exceptionnelles et je me nourris de ces effluves et m’ancre de plus en plus sur cette terre de café.

La région de Huila, montagneuse, est réputée pour offrir un des meilleurs cafés de Colombie. Au loin, je vois un groupe de personnes arpenter un flanc de montagne pour aller chercher cet or noir. Les dénivelés sont audacieux. La qualité se mérite. Tout est millimétré, compté, évalué. Pour ce grand cru, nous parlons d’un travail d’esthète. Une vision globale et exigeante devient une nécessité pour qui souhaite plonger ces saveurs parfumées.

Soudain, le paysage se fige et se met à vibrer dans tous les sens. Tel un séisme, tout se bouscule dans mon esprit et la vue de cette nature luxuriante se transforme en flou artistique. Je ne sais plus où regarder et d’un coup d’un seul, tout s’arrête. J’ouvre les yeux et la Serveuse me regarde avec étonnement et me demande avec un soupçon d’inquiétude :

« Ça va ? ».

Je la regarde, hébété et confus, incapable d’aligner le moindre mot. La vibration se manifeste de nouveau et je me rends compte que cela vient de ma poche. Je comprends. Je sors mon téléphone et je constate une multitude d’appels manqués qui n’arrêtent pas de le faire vibrer.

Il est 15h23, je suis en retard…

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